hommage a griselidis
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griselidis et gypsy king

photo: Alan Humerose

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« En allemand, cela se dit « auf den strich gehen ».

Exactement « marcher sur le trait ».

Un trait, une corde, une ligne de douleur qui parcourt le monde
et sur laquelle nous marchons toutes.
Une sorte d’équateur invisible qui traverse la terre et nous écorche les pieds et l’âme. »

Grisélidis Réal, « Le noir est une couleur 
»

théâtre de poche, genève...

(...) Personne ne m’a jamais aimé.” Celui qui parle a la carrure et la voix d’un vieux taureau triste, appuyé au comptoir constellé de verres vides d’un bar de la Chaussé d’Antin. Toute la nuit, les bouchons des bouteilles de champagne ont sauté, les cendres se sont amoncelées dans les cendriers métalliques.
Sur sa vaste poitrine où tant de femmes se sont couchées, une cravate chatoyante se déroule comme un étendard. Ses poings massifs qui se sont abattus sur tant de nuques, qui ont fendu des têtes, défoncé des machoires et manié des armes, reposent dans des manchettes immaculées fermées par une chaîne d’or.
Dans ses yeux verts passe une enfance voilée, pleine de silence et de barreaux, qui s’est cognée contre des murs, et que personne n’a bercée.”

(Grisélidis Réal, 1976)

 

LIVRES DE GRISELIDIS

2005, 3ème édition 2005, édition allemande
1974, première édition
1989, 2ème édition
2007, édition folio
2008, édition espagnole
1981, entretiens
1996, dossier spécial sur grisélidis
1992, 1ère édition
1992, 2ème édition en pocket
2005, 3ème édition
2003, poèmes sur le cancer et autres joyeusetés
2007, édition italienne
2005, carnet noir et textes divers
2006, deuxième tome de lettres à Jean-Luc Hennig
2008, son journal de prison. posthume...

    Grisélidis Réal. Dernier mot d'une courtisane
    ANNE PITTELOUD, Date: Samedi, 18 mars,   Sujet:  Culture

    GRISÉLIDIS RÉAL - «Les Sphinx» rassemble des lettres inédites de la «putain révolutionnaire», écrites pendant les trois dernières années de sa vie. Splendide.

    «Péripatéticienne et écrivain.» Elle tenait à ce que ses deux professions figurent sur les documents officiels. Elle aurait pu ajouter «artiste-peintre», et «révolutionnaire». Emportée par un cancer le 31 mai 2005, Grisélidis Réal est aujourd'hui au coeur de l'actualité littéraire: Verticales réédite La Passe imaginaire, recueil de ses lettres au journaliste et écrivain Jean-Luc Hennig entre l'été 1980 et l'hiver 1991. Elles sont prolongées par un second volume, inédit, Les Sphinx: en juin 2002, déjà malade, Grisélidis recommence à écrire à Hennig – «des lettres à la vie, à la mort» que tout deux savent destinées à la publication. La dernière est datée du 26 mai 2005.
    Les Sphinx résonne comme le testament joyeux de cette Tzigane de coeur, au nom de reine et au prénom de conte de fée. Les mots sont jetés sur le papier dans le feu de l'instant, dans «l'émotion brute», et les rares réponses de Jean-Luc Hennig ne sont pas publiées: la «correspondance» prend des allures de journal intime. Miroir muet, Hennig est le lecteur dont Grisélidis a besoin pour raconter ses jours et ses nuits, l'«autre» obligé du dialogue intérieur, mais aussi le mirage d'un amour idéalisé parce que jamais réalisé. «Je vous écris tout le temps, remarque Grisélidis Réal. En dormant, en rêvant, en vous écrivant, en ne vous écrivant pas, c'est devenu mon souffle, ma respiration, mon inconscient, ma force, mon réservoir de folie et de sensations fortes.» En elle s'est installée «une existence parallèle», une voix qui transforme sa vie et ses combats en oeuvre d'art, en écriture éblouissante.


    AMOUR ET RÉVOLUTION

    Dans La Passe imaginaire, Grisélidis parle de son quotidien partagé entre clients et engagement militant. Pour elle, «se prostituer est un acte révolutionnaire». Malgré les années difficiles, les souffrances et la violence, elle a toujours défendu sa liberté et revendiqué pour elle et ses consoeurs de pouvoir pratiquer leur «Art» en jouissant d'un statut reconnu et respecté. Née en 1929 à Lausanne, elle commence à se prostituer dans les années 1960, dans un bordel clandestin de Munich: divorcée, elle doit nourrir ses trois enfants – elle en aura quatre, «tous artistes», écrit-elle fièrement. En 1975, elle est l'une des meneuses de la «Révolution des prostituées» à Paris: 500 filles occupent la chapelle Saint-Bernard et réclament la reconnaissance de leurs droits. Grisélidis amènera sa «Révolution» à Genève en 1977, et ne cessera de se battre contre une société pétrie de morale judéo-chrétienne hypocrite. Elle crée dans son appartement des Pâquis le Centre international de documentation sur la prostitution, et fonde en 1982 l'association de défense des prostitués Aspasie, à Genève. Plus tard, elle combattra avec l'énergie qui lui reste «le Sarkozy» et sa loi régressive.
    La reconnaissance dont elle bénéficie – interventions publiques et dans les médias, travaux de diplômes d'étudiants en sciences sociales –, ne l'empêche pas de continuer à pratiquer son métier. Dans les lettres de La Passe imaginaire, Grisélidis raconte aussi comment elle accueille chez elle, avec musique et bougies, ses clients turcs, portugais, suisses ou espagnols. Visiteurs d'un soir ou fidèles depuis des années, ils dessinent un portrait de la solitude masculine et de la misère sexuelle. Mais Grisélidis refuse la vision paternaliste ou misérabiliste que les «bourgeois» et les «féministes jalouses et frustrées» ont des prostituées. Si la prostitution use le corps et l'âme, elle lui a donné un immense amour de la vie et des autres – elle connaît leur solitude, leurs échecs, leur besoin de tendresse.
    On la voit ainsi tour à tour amante professionnelle, amoureuse, sociologue humaniste ou militante libertaire. Mais aussi lectrice passionnée et épicurienne convaincue – savourant le plaisir d'une rencontre, un petit gueuleton solitaire, la musique, un verre de vin siroté dans sa cuisine ensoleillée, pleine de fleurs et de livres.


    FLAMBOYANTE ET GENEREUSE

    Ce don pour l'instant et sa sensualité ne la quitteront jamais. Dans Les Sphinx, la grande dame n'a perdu ni son humour ni sa colère et clame son amour pour «cette chienne de Vie brisée, et toujours brûlante». Elle rit de tout, d'elle-même et de la mort surtout, et écrit en février 2005: «Je suis très heureuse ce soir, il est 10 heures passées, je bois un jus de mandarine «pasteurisé», entourée de musique, de roses, de bougies allumées, de statuettes, de livres. Quel calme, quel repos après toutes les tempêtes de ma vie! C'est épatant d'être vieille, même malade, et entretenue par l'Etat!! Je ne regrette RIEN.»
    Entre deux plongées dans les gouffres de la chimiothérapie et de la souffrance, son écriture jaillit comme un éclat de rire jeté à la face du désespoir, dans un style flamboyant semé de majuscules, d'italiques et de points d'exclamations. Jusqu'à la fin, c'est cette même voix, ample et souveraine, qui surgit dans ce qu'Hennig définit comme une «grande écriture folle et somptueuse». La prose de Grisélidis Réal est généreuse, tendre, puissante, d'une énergie solaire et jubilatoire. Elle se permet des fulgurances magnifiques, bouleversantes, musicales. Gonflées de lyrisme, chargées d'émotion, ses phrases sont empreintes d'une magnificence baroque et de cette liberté révoltée des valses tziganes chères à l'auteure.
    Grisélidis a écrit beaucoup de poèmes pendant ses années de maladie, qui seront sans doute publiés un jour. L'un d'entre eux clôt Les Sphinx: «Mort d'une putain», lu à son enterrement. «Enterrez-moi nue/ Comme je suis venue/ Au monde hors du ventre/ De ma mère inconnue/ Enterrez-moi droite/ Sans argent sans vêtements...»

    Grisélidis Réal, La Passe imaginaire et Les Sphinx, éd. Verticales, 2006, 423 et 356 pp.
    En 2005, les éditions Verticales ont réédité Carnet de bal d'une courtisane et le roman autobiographique Le Noir est une couleur